Entre ambitions politiques, enjeux économiques et luttes d’influence, le projet des JO de l’esport avance aujourd’hui dans un brouillard stratégique.
À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina (6-22 février), la relation entre l’esport et le mouvement olympique reste plus floue que jamais. Annoncés comme un projet structurant pour rapprocher le sport traditionnel et le jeu vidéo compétitif, les Jeux Olympiques de l’esport sont aujourd’hui en suspens. Entre le retrait de l’Arabie saoudite, les hésitations du Comité international olympique et l’ambition croissante de la Corée du Sud, l’avenir de cette compétition soulève de nombreuses interrogations.
Un partenariat saoudien avorté
Initialement, les JO de l’esport devaient voir le jour en Arabie saoudite, dans le cadre d’un partenariat de 12 ans avec le Comité international olympique. Mais fin 2025, cet accord a volé en éclats. En cause : des divergences idéologiques profondes entre le CIO et Riyad, notamment sur le respect de la Charte olympique, l’inclusion des femmes dans les instances dirigeantes, la non-discrimination (en particulier sur l’orientation sexuelle) et l’accès universel des Comités nationaux olympiques.
Ces exigences ont été jugées incompatibles avec le modèle de gouvernance saoudien. Résultat : la première édition des JO de l’esport, prévue en 2027, a été officiellement annulée en novembre 2025. La présidente du CIO, Kirsty Coventry, a justifié cette décision lors d’une table ronde publique : « Ce n’était pas une question de confort ou d’inconfort politique, mais un besoin de cohérence interne. Nous avons constaté très tôt qu’il existait des visions multiples au sein du mouvement. »
📢 IOC issues a statement on the Olympic Esports Games outlining next steps for the project.
— IOC MEDIA (@iocmedia) October 30, 2025
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Une crise révélatrice au sein du CIO
Le retrait saoudien a également été accéléré par des tensions internes. Une plainte éthique visant l’ancien vice-président Ser Miang Ng, accusé de conflits d’intérêts liés à ses activités familiales, a fragilisé la gouvernance du projet. Pour Kirsty Coventry, cette pause constitue une opportunité de tester la « future readiness » du mouvement olympique, autrement dit sa capacité à s’adapter à un secteur dominé par des acteurs privés et des licences détenues par des éditeurs.
En toile de fond, une question centrale persiste : le modèle olympique est-il compatible avec un écosystème où les disciplines appartiennent à des entreprises commerciales ?
Le défi structurel : fédérations contre éditeurs
L’un des principaux obstacles reste la tension entre les détenteurs de propriété intellectuelle (Riot Games, Valve, Tencent, etc…) et la gouvernance institutionnelle du sport. Contrairement aux sports traditionnels, aucune fédération ne contrôle réellement les disciplines esport. Certaines fédérations internationales sont déjà très actives dans l’écosystème gaming, mais d’autres restent totalement en retrait.
Cette hétérogénéité empêche le CIO de construire un front commun face aux géants du jeu vidéo. Kirsty Coventry l’a reconnu : « Certaines fédérations sont déjà très engagées dans la communauté gaming, d’autres beaucoup moins ». Un déséquilibre qui complique toute tentative de structuration olympique de l’esport.
L’alternative saoudienne : l’Esports Nations Cup
Pendant que le CIO hésite, l’Arabie saoudite a pris de l’avance avec l’Esports Nations Cup, organisée par l’Esports World Cup Foundation. Prévue pour fin 2026 à Riyad, cette compétition se veut l’équivalent esport des Jeux Olympiques, avec 16 titres et des équipes nationales issues du monde entier.
Contrairement au CIO, l’ENC traite directement avec les éditeurs et n’impose aucune restriction sur les jeux dits « violents ». Sa line-up inclut déjà Trackmania, Dota 2 et Mobile Legends: Bang Bang, et pourrait à terme accueillir des mastodontes comme League of Legends, VALORANT ou Counter-Strike. L’événement s’inscrit dans la continuité de l’Esports World Cup, déjà solidement implantée dans le paysage compétitif international.
ENC is committing $45 million USD, and every participant is guaranteed to earn a share by qualifying.
— Esports Nations Cup (@ENC_EN) January 29, 2026
All players (and coaches) will receive an equal prize amount for the same placements across all titles, with first place earning $50,000 USD per person. pic.twitter.com/oT2xPfMHV9
L’exemple asiatique : une intégration réussie
De nombreux membres du CIO reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’intégrer de « vrais » jeux esport. L’exemple le plus parlant reste celui des Asian Games, organisés par le Conseil olympique d’Asie, qui proposent des titres populaires et regardés par des millions de fans. En Corée du Sud, les athlètes médaillés bénéficient même d’exemptions de service militaire, comme pour les sportifs olympiques.
La Corée du Sud en embuscade
Dans le vide diplomatique laissé par l’Arabie saoudite, la Corée du Sud se positionne désormais comme candidate sérieuse pour accueillir les premiers Jeux Olympiques de l’esport, potentiellement dès 2027. Soutenue par des figures comme Jin Jong-oh, quadruple champion olympique devenu député, Séoul souhaite faire de l’esport une discipline sportive à part entière.
Fin janvier 2026, le Comité olympique coréen a lancé un groupe de travail interministériel réunissant experts académiques, fédérations sportives et représentants de l’industrie du jeu vidéo. Son président, Ryu Seung-min, y voit une opportunité historique : « Nous voulons renforcer les liens entre sport traditionnel et esport, et permettre à l’industrie coréenne de s’intégrer pleinement dans l’arène sportive internationale. »
Un chantier aussi politique que culturel
Reste un obstacle majeur : la reconnaissance institutionnelle. Pour porter officiellement la candidature, la KeSPA (association nationale d’esport) doit devenir membre à part entière du comité olympique coréen, ce qui nécessite l’approbation de 12 des 16 comités régionaux. Or, en Corée du Sud comme ailleurs, la perception de l’esport en tant que « vrai sport » demeure encore divisée.
Selon le média Sports Seoul, accueillir les JO de l’esport ne serait pas une fin en soi, mais « un point de départ » pour moderniser les institutions et clarifier le statut des athlètes esport.
Quel avenir pour les JO de l’esport ?
À ce stade, le projet olympique est à la croisée des chemins. D’un côté, un CIO prudent, soucieux de préserver ses valeurs historiques. De l’autre, des acteurs privés et des États comme l’Arabie saoudite ou la Corée du Sud, prêts à imposer leur propre vision de l’esport mondial.
L’enjeu est clair : soit les Jeux Olympiques de l’esport parviennent à s’adapter aux réalités économiques et culturelles du jeu vidéo, soit ils risquent d’être définitivement éclipsés par des initiatives concurrentes, plus souples et plus attractives pour les joueurs comme pour le public.
A HISTORIC VOTE!
— IOC MEDIA (@iocmedia) July 23, 2024
The 142nd IOC Session votes for the creation of the Olympic Esports Games.
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